Le Liberté La saison

Paroles en marche

Hall du théâtre

Photographies de Gustavo Giacosa

Entrée libre

« En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps. » René Char 

Assis à la table, enfermé à l’intérieur d’une salle : c’est exceptionnel.
Depuis quelques années, j’interroge l’antagonisme de forces insaisissables, celles qui me poussent à partir et celles qui me retiennent dans un lieu.
Deux forces en opposition qui, entre autres, animent la condition humaine et définissent notre relation au monde. La tension générée par leur choc provoque chez certains d’entre nous cette maladie inguérissable qu’on appelle « l’horreur du domicile » depuis Baudelaire.
Bien avant, la philosophie avait reconnu l’impuissance de l’homme à rester enfermé, sa finitude l’empêchant de trouver le repos. La verticalité en soi ne lui suffit pas, sa vraie nature serait donc de suivre le mouvement. Cette tension innée nous pousse à marcher, à quitter un lieu.
Rapidement et par association, on arrive à lier la marche, activité nécessaire et utilitariste de l’homme avec une marche qui est l’expression d’un état d’urgence intérieur. L’Occident réprime comme une déviance ces autres façons de marcher improductives pour le système social. L’errance est associée à une dimension nomade et peu convenable de l’existence. Elle nous exposerait à une des expériences humaines les plus difficiles et dont on se défend : celle de l’abandon et de la perte.
On donne pourtant un caractère évolutif et progressiste à ces pulsions sédentaires qui, en nous, réclament abri, protection et stabilité.
La friction entre ses deux pulsions est génératrice de contradictions difficiles à gérer, mais parfois aussi de créations inattendues…
Comment cette condition « maladive » peut-elle être réfléchie par des pratiques artistiques ? Comment l’errance qu’on associe généralement à l’expérience douloureuse du renoncement peut-elle devenir une impulsion créatrice ?

Depuis 2009, je poursuis un questionnement sur des pratiques poétiques qui associent l’écriture à l’errance, et qui se manifestent dans l’espace public.
J’ai intitulé ce projet Paroles en marche. Cette recherche suit les tracés de mon propre vagabondage physique et mental et se focalise sur l’apparition éphémère de certaines formes d’écriture de la rue et dans la rue. Elle s’est d’ores et déjà concrétisée sous la forme d’expositions, de conférences et de publications.
J’aime employer le terme de parole, dans le sens de la langue italienne, c’est-à-dire comme le mot synthèse entre l’écrit et l’oral.

C'est ainsi que dans les rues de Rio de Janeiro, Gênes, Mamoudzou ou Berlin j’ai découvert des messages codés ou chiffrés qui m’ont interpellé par leur fort impact visuel et leur contenu subversif.  Ces paroles que je voyais « toujours en marchant » à la périphérie de mon regard, donnent voix aux anonymes et aux exclus. Leurs auteurs, dont peu à peu j’ai appris les histoires, se donnent pour mission vitale de communiquer leur vision dans la sphère publique sous la forme précaire d’art de la rue, d’art dans la rue.

Et voici Melina Riccio, vivant jusqu’à 33 ans auprès de sa famille, de son travail de couturière pour plusieurs griffes de la haute couture italienne, devenue suite à un refus radical de notre société de consommation la grande prophétesse de la parole en marche. Dans les rues de Gênes, de Rome ou de Milan, sa contestation poétique se déploie sur des murs comme une prolongation sans limite de sa pensée oraculaire.

Au Brésil, un certain Prophète Gentileza dans les années soixante et jusqu’à la fin de ses jours suivra les chemins de son pays dans un pèlerinage qui est à la fois expiation et profession de foi. Aujourd’hui on peut deviner sur certains murs de Rio de Janeiro ses messages humanistes et anticapitalistes.

Pas et paroles se mêlent, dessinant des cercles, des ellipses et des paraboles ; des courbes sans retour qui inclinent la graphie et plient l'âme...
Les errants de la parole en marche dessinent une autre conception de l’espace, produisant une utilisation nouvelle. Leur cri non plus étouffé modèle leur corps et l’espace qui les entoure. La parole est alors un virus. La contagion est le naturel moyen de propagation. C'est le maintenant et le partout, le centre et la périphérie.
Une nostalgie de l’ampleur du monde ?

Gustavo Giacosa

Après des études en lettres à la Universidad Nacional del Litoral de Santa Fe (Argentine) et une première approche du théâtre avec le metteur en scène et dramaturge Rafael Bruza, Gustavo Giacosa rencontre en 1991, en Italie, Pippo Delbono avec lequel il inaugure son parcours de formation professionnelle. Figure historique de cette compagnie, il participe jusqu’en 2010 à toutes ses productions théâtrales et cinématographiques.
En 2005, avec un collectif multidisciplinaire d’artistes, il crée à Gênes l’Association Culturelle ContemporArt. Il développe depuis une recherche sur le rapport entre l’art et les marges au sein de différentes formes artistiques en devenant commissaire de plusieurs expositions sur cette thématique comme Nous, ceux de la parole toujours en marche au Museo della Commenda di Pré de Gênes, Banditi dell’Arte à la Halle Saint Pierre de Paris ou Eric Derkenne. Champs de bataille à la Collection de l’Art Brut de Lausanne.
En 2012, il s’est établi à Aix-en-Provence où, avec le pianiste et compositeur Fausto Ferraiuolo, il fonde sa compagnie théâtrale SIC.12. En 2013, ils ont créé leur premier spectacle Dans un futur avril, Pasolini et en 2014 le premier volet d’une trilogie sur la symbolique de l’espace, Ponts Suspendus. En 2016, il conçoit et met en scène la pièce de théâtre La Maison où il prolonge sa série de spectacles sur les lieux symboliques, à la frontière entre danse, théâtre et musique. En novembre 2016, il réalisera un projet de théâtre musical à partir des écritures murales d’Oreste Fernando Nannetti, Nannetolicus Meccanicus Saint.


BIOGRAPHIES DES ARTISTES EXPOSÉS

Babylone : actif à Mamoudzou, capitale de Mayotte
Découvert par le psychiatre Régis Airault, son nom est Charbon mais on l’appelle Babylone. Poète errant tôt le matin, sans domicile fixe, il se sert de morceaux de charbon pour couvrir les murs, les façades des maisons, les poteaux électriques et les trottoirs d’une mystérieuse calligraphie serrée, couvrant environ un mètre carré et qui rappelle les tables coraniques destinées aux écoliers. Apprécié par la population qui le considère comme un doux fou, il fait partie du paysage social de l’île en pleine mutation.

Giovanni Bosco : Castellammare del Golfo, Sicile (1948 – 2009)
Emprisonné pour des délits mineurs, l’expérience de la prison le traumatise, il souffre de dépression et de paranoïa et cesse de travailler. Il s’installe dans une pièce donnant sur la rue et vit dans une grande misère. Du carton de récupération aux murs de sa chambre, sa peinture envahit les rues de Castellammare del Golfo de cœurs stylisés, de fragments anatomiques, de « viparicchi » figures anthropomorphes sobres et économes, agencées avec un sens inné de la composition. Il réalise également des inscriptions topographiques et des refrains du chansonnier populaire Mario Merola. Dans les rues de la ville, il marque son passage de peintures à l’huile sur les murs de la cité. Il s’approprie l’espace public.

Melina Riccio : Ariano Irpino, 1951
Après avoir mené une vie régulière (maison, famille, travail), une grave crise existentielle la pousse à tout abandonner pour chercher la vérité. Elle voyage dans toute l’Italie et délivre des messages de paix et de retour aux valeurs morales à partir de dessins et d’écritures exécutés sur les murs, de collages et d’assemblages de matériaux divers. Les murs, sans frontière, deviennent les supports de la diffusion de ses messages rimés de paix et de respect de la nature. Ses messages sont visibles maintenant dans de nombreuses villes italiennes.

Carlo Torrighelli : Laveno 1909 – Milan 1983
Après avoir longtemps milité dans la Résistance et les rangs du parti communiste italien, Carlo Torrighelli, avec un tricycle, ses trois chiens appelés « The Beauty », « L’Humanité » et « L’Amour », de la peinture et un mégaphone, il dénonce les « systèmes d’ondes » installés dans la Cité du Vatican, capables de tuer les humains et les animaux. La nécessité de la dénonciation le pousse à investir pendant des années les trottoirs du centre historique de Milan. Il souffrait de la silicose, mais il croit qu’il a été contaminé par ces ondes mystérieuses.

Michel Godin des Mers : actif à Paris
« Un acteur-novateur-artisan-poète », selon sa propre définition. Depuis trente ans, de Nation à Notre-Dame, avec son vélo à voiles qui contient ses principaux thèmes de réclamation, il ne passe jamais inaperçu. Le but de ses parades, certains jours de la semaine : réclamer justice et donner des concerts de flûte. Il en veut à cette société « esclavagiste » qui ne permet pas à tout un chacun de bénéficier d’un logement gratuit. À la fois bateleur et revendicatif, appelant à une « révolution civile », interpellant les puissants pour leur crier que la démocratie n’existe pas.

Prophète Gentileza : (Cafelandia 1917 – Sao Paolo 1996)
Dès l’enfance, José Datrino fait montre d’un comportement particulier et est sujet à des prémonitions. Le 17 décembre 1961, un incendie tragique ravage le cirque Gran Circus Norte-Americano à Niteroi (Brésil). C’est une hécatombe, plus de 500 personnes périssent. Choqué par l’événement, une semaine plus tard, il entend des voix qui le somment d’accomplir sa mission sur terre. Il délaisse tout, prend le nom de « José Agradecido » ou de « Prophète Gentileza » et entreprend son prêche infatigable. Dès lors, il sillonne Rio à pied, jusqu’à sa mort, pour diffuser ses messages de paix, d’amour et de tolérance. En 1980, il commence à peindre les 56 piliers du viaduc de Caju et y consigne, pendant dix ans, sa critique du monde moderne et du capitalisme aux couleurs du drapeau brésilien.

SITE INTERNET

Compagnie SIC.12
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    Modératrice Claire Margat

    Intervenants Christian BerstSarah LombardiAnne-Françoise RoucheMichel NedjarJean-Marc Avrilla et Gustavo Giacosa

    Entrée libre 

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