Le Liberté La saison

Art, famille et vidéo

Salle Daniel Toscan du Plantier

Extraits de Stations de Bob Wilson, 1982, Mes vidéos 91/95 de Joël Bartolomeo (1991/1995), Allan ‘n’ Allen’s Complaint de Nam June Paik, 1982, présentés par Jean-Paul Fargier

Passe-moi, euh, ça… Le sel ? Non, la caméra, j’ai vu un truc. Nous sommes à une époque où sur nos tables (de cuisine, chambre, salon, jardin) trainent en permanence un petit appareil à faire des images (caméscope, téléphone, gopro...), qu’on se refile de main en main aussi facilement que l’éternelle salière des repas de famille ou de copains. Le selfie est l’emblème de cette manie. Pour découvrir à quoi elle tient, d’où elle vient, faisons un peu d’archéologie. L’art en famille remonte à la plus haute antiquité… vidéographique. Trois exemples : Bob Wilson, Nam June Paik, Joël Bartoloméo.

Bartoloméo filmant ses enfants et sa femme à tout bout de champ, ce n’est pas si vieux : 1991/1995. Mais ça fait pourtant antédiluvien (avant le déluge des smartphones, avec petit œil intégré). Il est artiste, il vit avec Lili, ils ont deux enfants, la vie de famille est une aventure incroyable, pleine de drames et de gags quotidiens. Joël n’en rate pas un. Rien n’échappe à sa DVcam. À table, au salon, dans la chambre, en vacances, en forêt. Même quand ses sujets protestent il continue à appuyer sur le bouton. Un « non, arrête » c’est du « sur le vif » garanti. La famille vit sa vie, lui, l’artiste, il la change en art. Car l’admirable dans ces saynètes, c’est leur concision, leur timing parfait entre un début et une fin. Bartoloméo n’est pas un addict de l’attrape-tout, c’est un adepte du ciselage de l’instant. Un orfèvre du temps retrouvé au moment même où il se perd. Ses clips de famille sont des bijoux cinématographiques. Des perles de Direct.

Nam June Paik, l’inventeur de l’art vidéo (en 1963) a souvent traqué dans ses essais documentaires les liens qui relient les membres d’une famille. Dans Allan ‘n’ Allen’s Complaint, il scrute les relations de deux artistes américains d’avant-garde avec leurs pères. Allen Gisberg est poète (vedette de la Beat génération) mais son père aussi est poète. Tout les oppose, comme le déplore le père avec humour en constatant qu’il n’est, lui, ni marxiste, ni bouddhiste, ni homosexuel, tout sauf la poésie. Et leur judaïté. Et de fait, les voici disant ensemble leurs vers dans une synagogue. L’inventeur du happening, Allan Kaprow, lui aussi, sait percevoir dans son père juif l’origine secrète de ses pratiques artistiques si peu conventionnelles (impliquant dans des performances les spectateurs à l’égal de l’artiste). Origine qu’il propose à Paik de rendre évidente en l’entraînant en Israël accomplir quelques actions symboliques.

Bob Wilson a souvent raconté comment son enfance autiste avait déterminé, par contre coup, les formes de son art théâtral, lent, silencieux, dense, étiré. Dans une vidéo narrative, Stations (1982), il décrit de l’intérieur le mental d’un enfant que son imagination, placidement morbide, libère. Il invente treize morts à ses parents figés dans leur rôle familial. Des morts fantastiques, hallucinantes, perpétrées par les éléments déchainés, le feu, le vent, l’eau qui noie, la terre qui tremble, mais aussi des insectes et des extra-terrestres. Un artiste ne saurait avoir de parents que négativement. Ce qui est une autre façon de pratiquer l’art en famille !